Dimanche 1 mars 1970

Le soir je le retrouve sous la douche le plus souvent, la résistance du chauffage électrique est d’un rouge aveuglant, l’eau coule froide et si faible qu’elle colle aux murs, lui dégouline de part et d’autre du crâne. Avant je l’emballais dans le peignoir en éponge, le frictionnais à l’eau de Cologne, et les surgelés fondaient dans les sacs de provision, faisaient des taches sombres de jus de viande sur la moquette de l’entrée. Maintenant je range les courses d’abord.

 

Il y a un message sur le répondeur ou trois. Lui ne décroche plus le téléphone que pour commander du matériel électronique par correspondance. Souvent c’est un psy de sa maison d’édition, qui monologue sur la bande magnétique, ils ont tous des voix de blouses blanches. Une fois c’était une sonothérapeuthe qui a siffloté sur la fin du message, petite hypnose qui m’a collé des frissons d’ongles rongés sur tableau noir.

 

Il me montre ses doigts. Des cals lui ont poussé. Quand il me touche, j’ai l’impression que ce sont des petits bâtons. Il me dit que c’est le clavier qui lui fait ça. Le clavier ne veut plus qu’il tienne le moindre stylo.

 

— Je tiens l’essentiel de mon sujet, me dit-il. Mes personnages se sont syndiqués pour me forcer à continuer. Leurs menaces se font de plus en plus précises. Je me demande s’ils n’ont pas été noyautés par des taupes politisées. Je ne voudrais pas qu’ils deviennent violents. Mais si je leur cède sans condition...

Il ne finit pas sa phrase. Il n’a pas mangé une bouchée, simplement centrifugé le contenu de son assiette à la périphérie de la faïence.

— Emmène-moi danser, je dis.

 

A onze heures il me fait valser sur le parquet noir du Nonona. Ceux qui l’ont reconnu n’osent pas approcher, nous tournons bien trop vite. Je lui dis :

— On a besoin de vacances.

Il ralentit, sa main droite se serre dans mon dos, chacun de ses doigts comme un poinçon.

— J’ai besoin d’un nouvel ordinateur.

 

A trois heures du matin il fend en deux le miroir de la salle de bain avec le tube de l’aspirateur.

 

Il s’endort dans la chambre d’ami, au-dessus de la couverture, cauchemarde dans le lavis gris qui tombe du vasistas. Je peux compter ses côtes. Il a les deux mains posées sur son visage, poignets croisés, paumes sorties. Je ne le réveille pas. Je ne pousse pas la porte de son bureau, même s’il me semble y entendre un ronflement, une respiration ténue, encombrée.

 

— C’est pour toi.

On me passe le téléphone et je vois noir, presque chaque fois. J’ai peur que ce soit lui, que ce ne soit pas lui. Il est arrivé quelque chose. C’est Osberg, madame. Il faut que vous veniez... Mais cette fois encore, ce n’est qu’un client mycrønien.

Je passe une minute à regarder tourner mon économiseur d’écran. Ne pas oublier de racheter du produit vaisselle.

 

Il a fait ses pansements n’importe comment, cisaillé la gaze avec les dents, ça laisse une petite neige de déchets au milieu du salon. Ses mains ressemblent à des marionnettes de momie.

— J’ai trouvé, j’ai trouvé.

Il me cogne un peu en me prenant dans ses bras.

— Ce sera une histoire éclatée, une histoire totale. On y verra Yirminadingrad sous tous ses angles à la fois. Il faudra...

— Qu’est-ce qui t’es arrivé ?

Il cesse de m’embrasser.

— Tu ne comprends rien, hein ?

A peine plus tard il crie un peu :

HEIN ? HEIN ?

 

Ma chérie. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.

Hypnadol 500mg, dix gouttes dans deux doigts de Canadian Club. Il a oublié qu’il ne boit pas en période de travail. Il était en train de dessiner un plan sur le mur du salon, s’arrête pour sécher son verre, reconnaissant.

Sans doute ferait-il encore plus de conneries si je n’étais pas là. Et en même temps, comment savoir ?

 

Il a dévissé l’ampoule du bureau et collé un matelas contre la fenêtre, le peu de lumière du couloir ne suffit pas à tout discerner. Par contre.

Je prends un sac poubelle à la cuisine, je tremble un peu quand je l’arrache, hésite, emmène tout le rouleau. Je m’emballe les bras avec. Ne rien toucher.

Il crie au salon mais crie dans son sommeil. Seigneur, seigneur, seigneur, seigneur, seigneur. Ou alors c’est dans ma tête.

J’arrache les câbles qui relient l’unité centrale aux périphériques, au secteur, j’emballe la tour. Puis le moniteur, même chose. Je ne veux pas regarder. J’anticipe le haut-le-cœur.

Même à travers deux épaisseurs de plastique indéchirable, le clavier est poisseux, glissant. Il pue le coagulé.

 

A minuit je me fais vomir, très peu, très acide, et je pense aux caries de mon adolescence.

A minuit quinze j’appelle le portier.

Il rechigne mais m’aide à le porter jusqu’à son lit, lourd, inerte. Le poids du génie, sans doute. Je lui montre les sacs entassés près de la porte

— Profites-en pour descendre ça aux poubelles, tu veux.

Il a senti et hésite sans comprendre. Comme on dit des chiens qu’ils sentaient la peur.

— Allez.

 

Quand je pars au boulot, je lui laisse un mot et un cahier neuf pour écrire son livre.

Quand je reviens, il est sous la douche, il y a trois messages sur le répondeur ou six. Il n’a même pas caché les cartons. C’est un portable, cette fois. Il pourra travailler n’importe où.

Je range les surgelés, coupe l’eau, prends une grande serviette pour le sécher. Les pansements sont tout mâchouillés, celui du majeur droit presque arraché, je devine les marques, je crois apercevoir l’os.

— Je suis sur le point de trouver. Mes personnages m’aident beaucoup. C’est l’ordinateur qui...

 

Dans son regard je vois

un pigeon-chat tétanisé par le feu de pleins phares

un enfant en uniforme sur un lit superposé

dans un dortoir désert

une ville interminable que balaient des vents contraires

et quelque chose d’important

qui s’effondre en silence

sur une scène de théâtre

Alors je dis :

— Viens manger quelque chose.

Et j’ajoute :

— Emmène-moi danser.

 

par Christina F.-K.
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Dimanche 1 février 1970

… Il faisait très chaud, trop chaud, et noir, trop noir. Il y avait une voix qui me parlait et comme c’était la mienne, je me devais d’y prêter d’attention, ou au moins faire comme si.

— Un cauchemar éclaire mon visage.

C’est de l’espagnol, de l’allemand ou peut-être du micrønien.

— Le mykrønien, ça n’existe pas.

Je n’ai jamais été doué pour les langues étrangères et comme je ne pouvais espérer rester dans le noir une éternité entière, je dus finir par ouvrir les yeux. C’était pire. Il y avait de la lumière, une sorte de lumière, mais tout restait obscur, d’une obscurité inquiétante parce qu’elle ne venait pas de moi, mais plutôt de ce qu’il faut se résoudre à appeler la réalité, ou ce qui tient lieu de.

Dehors il faisait nuit, et la nuit se glissait dans la chambre d’hôtel, et les murs ruisselaient comme ma peau, couverte de sueur, ruisselait.

J’extirpai la lampe-torche de mon lourd manteau et éclairai la cage. Je dis la cage mais c’est surtout d’une moustiquaire qu’il s’agit. Le papillon de nuit avait doublé de volume pendant la journée, repu de mes cauchemars. Je n’avais plus qu’à l’amener au Comité, avant de me rendre à la Morgue Insurrectionnelle.

Je n’avais plus qu’à.

Je restai assis sur le lit à essayer de reprendre mes esprits.  À suer lentement dans l’air brûlant. À essayer de mettre en mouvement mon corps, ou ce qui en tenait lieu. Comme ça ne semblait pas marcher, je remontai la parka jusqu’en haut et rabattis la capuche sur ma tête. Bien sûr, j’aurais pu l’enlever pour avoir moins chaud, mais je n’en avais pas vraiment le courage. Il m’avait semblé qu’il était plus facile de faire comme ça.

Au bout d’un moment la lampe s’éteignit, les batteries à plats, les piles mortes. On avait l’impression que quelque chose d’horrible allait se produire. Ou pas. Alors j’attendis.

— Bon, ça n’avance plus là.

C’était moi qui avais dit ça mais j’étais quand même un peu inquiet.  Ça aurait tout à fait pu être la voix d’un fonctionnaire de la police politique. Bien sûr, la police politique avait été démantelée lors de la seconde insurrection et il n’y avait personne d’autre que moi dans la pièce, ça se voyait, même s’il faisait noir dans la chambre, parce que mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité au bout d’un certain temps. Mais qu’est-ce que ça prouvait ? Qu’est-ce qui me prouvait que je ne travaillais pas moi-même pour la milice, que je n’étais pas là pour m’espionner ? Et s’il faisait des rapports sur mes convictions révolutionnaires ? Qu’est-ce que ça donnerait ? Je ne laisserais jamais rien échapper. Et je n’avais rien à me reprocher, j’en étais presque certain. Mais s’il m’interrogeait et que mes réponses ne fussent pas assez précises, justement ? Tout ça était un peu flou pour moi.

Est-ce que moi, Aitko Bakhor, je pourrais être un flic ? Non c’était impossible. J’avais relativement confiance en moi. Quand je pensais à moi, je me forgeais l’image d’un révolutionnaire courageux, intransigeant et intolérant.

Mais si je n’étais pas Bakhor ? Si j’étais Vladimir Watson, ou Adriano Ramine, ou Bob Turk ?

Je griffai l’air de mes mains moites, pour me défendre contre un ennemi imaginaire.  Puis, je geins.

Les ténèbres ne répondaient rien. Je trouvais ça un peu malhonnête de leur part. Mais comme il n’y avait rien d’autre à faire.

Le papillon de nuit battait des ailes contre le voile qui recouvrait la cage. Puis il s’arrêta et me regarda, profitant qu’il était encore non mort, non disséqué par les techniciens du Comité pour récupérer mes cauchemars, pour me faire des reproches de son regard d’insecte. Mais comme il ne disait rien, je finis par me désintéresser de son cas pour me concentrer sur ma jambe gauche, qui me grattait. La sueur dégoulinait jusque dans mes chaussettes et mon pantalon de treillis était collé à mon mollet. J’hésitai un instant entre remonter mon pantalon pour me gratter ou bien le faire à travers le tissu mais, finalement, je renonçai.

Il y eut un coup à la porte, ou peut-être était-ce simplement mon cœur qui battait trop fort, et comme je ne me sentais pas assez fort pour me lever, j’évitais de me poser la question comme si la réponse me concernait personnellement. J’essayais surtout de faire en sorte que ce coup à la porte ou ces battements cardiaques, comme on voudra, n’aient aucun rapport avec mes cauchemars. Que les coups soit dans un strict non-rapport avec le sommeil et la mort, comme s’il était possible de décider à l’intérieur de mon cerveau, enfin, ce qui me sert de cerveau, de l’innocuité de la réalité, comme si je pouvais supposer qu’au dehors il n’y avait rien et que, s’il y avait malgré tout quelque chose, si quelque chose était quand même et attendait dehors, si quelque chose était responsable de ce bruit et qu’il ne fut pas possible de le nier absolument, alors cette chose n’était pas menaçante ou même que, peut-être, la menace ne m’était pas adressée intimement.

Mais, comme il n’y a rien d’autre à faire, je me lève et me dirige dans la chambre, traverse en frissonnant les masses d’obscurité qui se tapissent entre les meubles. La main sur la poignée de la porte, j’hésite quelques secondes, puis la tourne. La sueur coule dans mes yeux et je suis, je crois, non apaisé. Mais comme la porte est fermée à clef de l’intérieur, rien ne s’ouvre et ça me rassure, et je retourne m’asseoir sur le lit, épuisé par l’effort.

— Il faudra bien que tu sortes à un moment. Tu ne vas pas pouvoir te cacher éternellement derrière cette porte.

Et pourquoi pas ? Peut-être que je pourrais. Peut-être que je n’aurais pas à… Je gémis. Puis, satisfait d’avoir pu exprimer ce que je ressentais au plus profond, je recommence à attendre dans les ténèbres non accueillantes qui ne disent rien.

Après, il ne se passait plus rien non plus…

 

par Christina F.-K.
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Jeudi 1 janvier 1970

 

 

Les voix dans ma tête me disent d’arrêter de trembler. De tendre la main. De sourire.

La poignée de main doit être ferme sans être trop appuyée. Le contact visuel est primordial, il informe votre interlocuteur sur votre capacité à la communication. Positionnez-vous sur la franchise.

L’homme me tend une main moite et molle en regardant ses chaussures. Il dit quelque chose que je n’entends pas à cause du bruit des manifestants, dehors. Des vagues de vent froid glissent de l’entrée de la tour jusqu’à ma nuque. Les trois types de la sûreté de la Tour qui me regardent en fronçant les sourcils ont tous des dreadlocks.

Cagil Uyar. 47 ans. Musulman non pratiquant. Casier judiciaire vierge. Divorcé sans enfant. Chargé de relations publiques pour le Projet, salaire échelon 5.

Quelque chose percute mon rein gauche, une motte de terre gelée tirée par un protestataire. Les responsables du monitorage ont des yeux dans mon dos mais ils ne m’ont pas averti. Mon confort est une donnée secondaire.

Je me dirige vers les ascenseurs en jetant un coup d’œil derrière moi. « Dieu punira à nouveau votre arrogance » sur une pancarte, « sauvez la Terre, dites-non à la Tour ! », sur une banderole.

Les portes de la cabine s’effacent. Il n’y a pas de miroir dans l’ascenseur mais un écran vidéo. Une voix de femme fait la réclame de la Tour. Au plafond, un dôme de vidéosurveillance nous épie, sans savoir que je suis moi-même une caméra ambulante. Deux inconnus se regardent à travers moi. Je me distingue à peine en reflet sur l’écran. Je ne suis qu’un support.

Bienvenue dans la Yirminadin Tower. Haute d’un kilomètre, c’est le bâtiment le plus grand du monde, dédié aux aspirations humaines les plus hautes. Deux-cent dix étages qui sont autant un havre de paix qu’un centre d’affaires international et une base de loisir. Découvrez… Découvrez…

L’écran tressaute, se barre de traces neigeuses puis devient noir. L’accélération de la cabine me pirouette l’estomac, entre les basses d’un concert de rock et une ballade en barque une nuit d’orage. Ma grand-mère me disait que, aux vitesses où l’on voyage dans le monde moderne, l’âme n’arrive pas à suivre le corps. C’est ce qui explique les sensations de décalages horaires. Ce n’est pas vraiment ce que je ressens, mais ça en approche.

Les ascenseurs ont une capacité de trente places. Ils se déplacent à vingt mètres par seconde. La montée jusqu’au deux-centième étage durera quarante-sept, virgule soixante-deux secondes.

Je sais déjà tout ça.                          

— Pardon ?

Je dois avoir parlé tout haut, Uyar arrête de ronger ses ongles pour me dévisager en rougissant.

— Non, rien…

Suivent alors environ quarante-sept, virgule soixante-deux secondes de silence.

 

A travers la baie vitrée du bureau de Denovitch, j’aperçois le bout des pistes de l’aéroport et les silhouette clinquantes des casinos sur le Strip. Les trois tours du Dante sont beaucoup moins impressionnantes vues de si haut. Dans la rue, on a l’impression qu’elles se penchent vers vous, que la manière dont elles occupent l’espace est agressive, accusatrice. Encadrées par la fenêtre, la perspective les écrase et seul le contraste avec les bâtiments plus bas du quartier leur procure encore une impression de grandeur. On dit souvent que, d’en haut, les gens ressemblent à des fourmis mais c’est faux, ils ne ressemblent à rien, juste à des petits points plus sombres qui clignotent sur le gris des trottoirs.

Iouri Denovitch. 56 ans. Orthodoxe. Casier judiciaire vierge. Directeur des relations publiques du Projet. Salaire, échelon 7. Proche du Parti du Peuple. Poumon gauche artificiel suite cancer. Souriez.

Je glisse le petit doigt dans mon oreille, sans espoir aucun de tarir ce flot d’informations inutiles, de dégager le nano-transmetteur à coups d’ongle. Au contraire, la voix du monitorage résonne dans mon tympan, m’arrachant une grimace au lieu d’un sourire. Pourvu qu’ils ne puissent pas filmer mon reflet dans la baie vitrée. Je m’enfonce dans mon fauteuil, j’aveugle mon dos.

Les récents troubles avec les ouvriers n’ont pas été communiqués au public. La finalisation du projet nécessite de fédérer les énergies positives de l’opinion publique, du maître d’œuvre et des institutions donneurs d’ordre.

Je sais.

Nous devons impacter ces évènements sur la budgétisation du projet. Nous devons nous assurer du retour effectif à la normale de la situation.

Taisez-vous !

Denovitch me regarde la bouche ouverte. Quand on vous parle directement dans le tympan ce n’est pas facile de savoir si on pense quelque chose ou si on l’exprime à voix haute. Comme je ne réagis pas, il se lève et m’entraîne derrière lui. Je le suis jusqu’à un ascenseur de chantier, lent, grinçant le long de son câble. La cabine sent le tabac froid, le revêtement du plancher est troué. Un dôme de vidéosurveillance en parfait état nous surveille, ici aussi, pendu au plafond comme un pigeon-chat.

 

Le casque de chantier me gratte. Nous restons dans les premiers étages en construction. Plus haut, il n’y a qu’un squelette de poutrelles. Avec l’absence de vitres et de certains pans de mur, je tangue contre le vent. La pluie parvient à s’infiltrer et rend les couloirs, les escaliers, les paliers glissants. Une vingtaine d’ouvriers sont morts là-haut. Ni la vidéo officielle ni le monitorage ne tiennent à en parler mais c’est pour ça que je suis ici. Ou plutôt à cause de ça. Quand je lève les yeux, quelque chose de proche du vertige m’attrape à la gorge, fermement.

Nous suivons des odeurs de choux chinois et de gingembre le long d’une coursive. Je remarque encore des caméras, il y’en a partout. Je trébuche, me cogne le coude contre quelque chose qui dépasse. J’ai froid, j’ai peur, j’ai le vertige vu d’en bas et je n’ai pas envie d’être ici.

Les hommes ne lèvent pas la tête quand Denovitch me présente. Ils font mine de surveiller intensément une marmite sur un réchaud à gaz. « Sain baina uu ». Aucune réaction. J’essaie « dzéchbureś ». Rien. « Rojbas ». Non plus. « Mirë dita, barev, zdrave, merhaba, pozdravljena, assalomu alaykum ».

Vous nous avez certifié parler douze langues et dialectes. Au titre de votre contrat de travail et de la réglementation en vigueur, nous pouvons révoquer sans condition votre libération anticipée, s’il s’avère que vous nous avez fournit, volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment, des informations inexactes. Nous vous prions de…

La suite se perd dans l’explosion.

 

Je suis dans le bureau de la directrice. J’ai dix ans. La religieuse me regarde mais je ne peux pas distinguer ses traits. Juste ses yeux qui zooment, font le point sur mon visage. L’assiette de céleris est posée sur le bureau, je ne veux pas la regarder. L’odeur me donne la nausée.

A travers la fenêtre, j’aperçois les cercles de l’enfer, loin en contrebas. Un lombric visqueux se glisse hors de l’assiette, vient ramper jusqu’à ma main. Un avion s’écrase sur le Mont des algues.

Je grimpe une échelle au milieu de nuages brûlants. Ma main est couverte de bandelettes, comme celle d’une momie. Mon camarade de cellule flotte vers le bas, pendu par le cou au bout d’un parachute.

Les voix m’ordonnent d’avancer, de grimper, de continuer. Elles me disent que j’ai une mission, une tâche à accomplir.

Mon pied gauche rate le barreau suivant, je bascule en arrière. J’ai l’impression que toutes les molécules de mon corps dégringolent. Je sens chuter chaque parcelle de mon être. Je suis ces fractions qui hurlent en s’effondrant sur elle-mêmes, précipitées à travers un infini microscopique.

Vous n’avez pas le droit d’abandonner. Vous avez signé un contrat !

 

Ether, gémissements, bips.

Je dois être dans un hôpital. Ouvrir les yeux me fait mal à la nuque. J’ai soif.

— Vous êtes réveillé ?

Une voix de femme, quelque part sur la gauche. Puis je n’entends plus rien pendant quelques secondes. J’hésite entre m’en inquiéter et prier pour que cela dure.

Je suis dans un lit médicalisé, branché sur une perfusion, chevilles et poignets attachés, grilles levées, draps remontés. Le plafond est blanc. Les draps m’isolant des autres patients sont jaunes pâles. Mes signaux vitaux dessinent des courbes rassurantes en négatif sur un écran de contrôle.

J’essaie de dire que j’ai soif mais ma gorge est trop sèche pour parler. Bien.

La femme est petite, brune, fatiguée. Elle ne porte pas de maquillage, ses yeux sont cernés derrières ses lunettes et sa blouse est trop serrée, soulignant son embonpoint.

Elle met une main sur mon épaule, me sourit. Ses lèvres bougent mais aucun son ne me parvient. J’essaie de savoir où j’ai mal en fermant les yeux.

Nuque. Jambe gauche. Main droite.

…Rouge du Trois fois Sept Mars. Liens avérés avec la Micronye.

— Vous devez avoir soif.

La femme humecte mes lèvres avec une éponge humide. Ensuite seulement, elle me détache, relevant les draps pour libérer ma cheville droite.

— Vous avez eu un sommeil très agité. Nous vous avons entravé pour votre propre sécurité.

Luxation des cervicales, fracture de la malléole externe gauche, entorse à l’index et au majeur droit. Aux termes de l’alinéa soixante-quatre B de  notre contrat sur les dommages personnels vous êtes considéré comme opérationnel. Instructions suivront.

La panique me fait presque éclater en sanglot. Comment peuvent-ils savoir ça ? Ils m’ont greffé des caméras pendant l’opération de mon oreille ? Ils n’ont pas le droit. Je n’ai pas signé pour ça. Puis je remarque que ce qui reste de mon costume de surveillance est plié sur une table au bout de mon lit. Pour me calmer, je fais les exercices respiratoires que m’avait montrés cet ancien moine bouddhiste quand je travaillais sur le chantier du Živcov Building.

Vous n’êtes pas un cerveau dans un bocal. Je répète : vous n’êtes pas un cerveau dans un bocal.

— Quoi ?

— N’essayez pas de parler. Vous avez encore besoin de repos.

 

Combien de temps et combien de cauchemars flous ? Assez en tout cas pour perdre plusieurs kilos et me sentir épuisé. Plus de voix dans ma tête. A un moment, j’ai eu l’impression qu’ils me passaient de la musique classique. C’était peut-être un rêve.

Je me souviens d’avoir entrevu une salle immense un jour ou on entrouvrait les rideaux. Les râles et plaintes des autres blessés me font penser qu’ils sont nombreux. J’ai déchiffré le nom de mon médecin, le Docteur Pirsig, sur son badge et, derrière, l’emblème de la Tour. Parfois, j’entends le crépitement d’armes automatiques dans les étages.

Je ne sais pas ce qui se passe mais je voudrais rentrer chez moi. Retourner dans ma cellule.

Notre computation des récents évènements est incomplète. Les autorités ont décidé de prononcer une quarantaine préventive. Toutes sorties de la Tour est illégale jusqu’à nouvel ordre. Au terme de l’article quatre de votre contrat, votre mission a été requalifiée de plein droit.

La voix est différente, plus grave. J’essaie de trouver quelque chose à répondre. Un argument qu’ils puissent entendre. Mais rien ne vient.

 

— Vous n’êtes pas en état d’effectuer cette ascension. Vous devriez être au lit à l’heure qu’il est.

M’habiller provoque un léger vertige. Ce n’est pas facile avec une minerve et une jambe dans le plâtre. Heureusement, je n’ai plus besoin d’attelle, mes doigts vont beaucoup mieux, même s’ils sont encore un peu raides.

— Vous allez vous tuer. Ou vous faire tuer.

L’intensité des combats a baissé ces derniers jours, le bruit des armes au-dessus et au-dessous de l’hôpital se fait plus rare. Ils doivent être à court de munitions. Peut-être même ont-ils perdu l’envie de se battre.

D’après Pirsig, l’explosion qui m’a mis dans cet état était un accident. Une fuite de gaz ou quelque chose comme ça. Mais les ouvriers, qui venaient à peine de reprendre le travail, se sont mutinés. Des contremaîtres et des agents de maîtrise ont étés jetés du haut des étages en construction. Ensuite, ils se seraient barricadés et auraient terminé la structure des étages supérieurs. Pirsig n’a pas su m’expliquer pourquoi.

— Les ascenseurs sont hors service depuis le début de la quarantaine. Comment comptez-vous monter là-haut dans cet état ?

Les ouvriers ont ensuite fait plusieurs raids dans les étages inférieurs. Ils ont dévalisé les supermarchés, ils ont attaqué un poste de sûreté mal défendu et se sont emparés des armes. Des fusils-mitrailleurs, des gilets pare-balles – ils sont tombés sur le nécessaire pour mener une petite guerre.

La plupart des habitants ont choisi de partir à ce moment là. Les agents de sûreté de la Tour ont essayé de reprendre les niveaux supérieurs. Les affrontements ont dévasté plusieurs étages et fait des morts des deux côtés. Les autorités ont alors mis la Tour en quarantaine. Les derniers habitants sont restés coincés avec les employés qui avaient continué à venir travailler malgré l’absence d’ascenseur et le conflit. Certains se seraient enrôlés dans la sûreté.

Ne l’écoutez pas. Vous avez des obligations légales.

— Je suis un enregistreur.

— Quoi ?

— Je suis un simple enregistreur. Un magnétoscope. Le vague support biologique d’un système d'archivage électronique.

— Vous êtes un imbécile ! Tous ces bidules qu’ils vous ont collés ne font pas de vous une machine. Vous ne pouvez pas monter là-haut et prétendre rester neutre. Au-dessus, il y’a la réalité qui vous attends. Et sans doute sous la forme d’une balle.

Je ne vois pas quoi répondre à ça alors je lui tourne le dos et béquille jusqu’à la porte.

 

Je monte cinq étages, je fais une pause. Puis je continue mon ascension. J’ai des crampes dans la cuisse, dans la nuque, des étourdissements. Au bout de quelques heures, quelques minutes peut-être, j’ai l’impression que les doigts de ma mauvaise main me sont lentement arrachés.

Quand j’ai faim, je me glisse dans un étage abandonné, fracture les distributeurs automatiques. Je remplis ma bouteille d’eau dans les toilettes. Je dors sous un bureau.

Je suis épuisé mais, régulièrement, la fatigue s’écoule hors de mon corps et je ne sens presque plus rien, je ne suis plus que ma volonté d’avancer. Je vois des formes et des couleurs, j’entends des sons, des voix. Je ne parviens pas à faire la différence entre les messages du monitorage et mes hallucinations. Mais j’ai l’impression d’acquérir une nouvelle forme de lucidité, de pureté, comme si la mer venait effacer les lignes tracées dans le sable de ma mémoire. La moindre marche, la moindre porte, le moindre souffle d’air froid sur mon visage m’apparaissent dans leur sens absolu.

J’ai l’impression que les nuages vont se dissiper.

 

L’étage du supermarché est tout à fait normal. Les gens font leurs courses. Les caissières font bonjour, sourire, au revoir. Les agents de sûreté patrouillent, fusil mitrailleur en bandoulière, et font coucou aux enfants. La seule chose un peu inhabituelle est la coiffure des agents, tous portent des dreadlocks. Certaines femmes en tailleurs arborent le même genre de coupe et il y’a de nombreux hommes aux cheveux mi-longs, comme s’ils étaient en train de se les faire pousser.

Andrée Brunaux. 34 ans. Apollinienne non pratiquante. Casier judiciaire purgé. Célibataire. Agent de Sûreté. Grade : commandant. Salaire, échelon 6.

  Nos instructions sont précises. Nous devons protéger la population locale des incursions ennemies et ne pas engager d’hostilité de notre propre chef.

— J’ai entendu dire qu’il y’avait eu des raids en représailles.

— Négatif.

— Quelle est votre analyse de la situation ?

— La situation est sous contrôle.

La nuit, j’imagine des choses blanches et aveugles qui viennent ramper sur mon corps, se glisser dans ma bouche, mes narines, mes oreilles.

 

— Nous devons reprendre la Tour. Là haut se trouvent les réponses mon ami.

Le monde se porterait mieux sans le général Noé. L’homme est grand et mince, presque maigre. Il porte un costume Armani, des ray-bans. Une longue cicatrice sépare sa joue droite, de la mâchoire à la pommette. Il nettoie un fusil d’assaut hindou en souriant. Sur son bureau, quatre crânes mal dépecés me font face.

­— En vérité, je vous le dis, Dieu nous met à l’épreuve. Il a bouché nos oreilles à Sa Voix pour nous éprouver. Seulement en éradiquant la racaille qui infeste Son Royaume pourrons-nous obtenir Son Pardon. Ce grouillement de races infâmes, cette pourriture prolétaire est une insulte à Son Nom. Il m’a confié la mission de purifier Sa Tour, de réunir Ses Enfants sous mon aile pour vaincre Ses ennemis. Ainsi, nous ouvrira-t-Il à nouveaux Ses Portes et les hommes de bonne volonté pourront sortir sur Sa Terre si tel est leur destin, où Le rejoindre dans la Grâce au Sommet  si telle est leur fortune.

Le général Noé commande plusieurs centaines d’hommes. Je ne connais pas sa véritable identité, le message du monitorage était couvert par des parasites. Des anciens de la sûreté, des cadres supérieurs, le révèrent comme un prophète. La plupart portent des costumes chics et se rasent le crâne. Ils portent des peintures de guerre sur le visage, barbouillées avec du maquillage, des scalps, des mains tranchées à leurs ceintures. Seul le général parle, les autres communiquent par signes.

— Vous ne devriez pas vous aventurer là haut mon ami. Ce n’est pas que je ne vous fasse pas confiance ou que je pense que vous allez leur révéler notre plan mais ce sont de dangereux animaux, j’en ai vu certain, de mes propres yeux, pratiquer l’anthropophagie.

J’ai essayé de me tirer la nuit dernière mais la cage d’escalier est barricadée et les hommes du général montent la garde. Si je veux continuer mon ascension, je vais devoir participer à leur offensive contre les étages supérieurs la semaine prochaine. Je suis surveillé en permanence, je ne sais pas ce qu’ils me feraient si j’essayais simplement de redescendre.

 

Le général Noé a cassé ses jouets.

Des heures pour déblayer les cages d’escalier puis le quadrillage de niveaux déserts.

Ils ont été pris en tenaille, les ascenseurs de chantier fonctionnaient encore, eux.

Je ne peux pas bouger. on urine glacée, le long de ma cuisse.

Nous sommes derrière un groupe d’ouvrier, leur nuque à portée de tir.

Je ramasse un fusil mitrailleur, j’abats les hommes du général qui m’entourent.

Votre contrat est dénoncé au terme de l’article deux. Vos droits sont révoqués à compter de cet instant. Veuillez-vous considérer en état d’arrestation et vous présenter aux autorités compétentes. Au commencement était l’acte, je répète : au commencement… Fin de la transmission.

 

Des centaines d’ouvriers bulgares, turcs, mongols, roumains, ouzbeks, tchétchènes, silésiens, slovènes, ibürs, de toute la Fédération, de partout ailleurs. Ils parlent une langue mélangée, changeante, une langue vrombissante et craquante.

La nourriture va bientôt manquer, il faudra descendre dans les étages pour piller les derniers stocks des supermarchés, s’il en reste. Que les autorités attendent que la famine et les combats nous exterminent, qu’elles décident d’intervenir, cette révolte est vouée à l’échec. Ici, comme ailleurs, on attend la fin.

Par les fenêtres ouvertes, nous regardons la ville, nous essayons d’imaginer ses lumières comme autant d’incendies.

Je dois voir ce qu’il y’a là-haut, contempler Yirminadingrad comme jamais je ne l’ai vue avant de redescendre partager leur sort.

J’ai repris des forces, j’ai enlevé ma minerve et brisé mon plâtre. Ma jambe me porte en boitillant. Je me sens calme et si je vois clair, ce n’est pas cette lucidité délirante de l’épuisement que j’ai connu des jours, des semaines auparavant. Les voix se sont enfin tues.

Les derniers étages ne sont pas tout à fait terminés en fait. Les ascenseurs ne montent pas jusque là, les escaliers sont inachevés. Je dois grimper les derniers mètres menant au toit. Je me glisse par une trappe. L’air frais de la nuit me caresse.

La lune est enceinte d’elle-même. Les étoiles brillent comme dans mes rêves.

Je ne peux pas voir Yirminadingrad, une mer de nuages violets et noirs clairs cerne la tour.

Puis une lumière blanche, aveuglante.

Flop, flop, flop.

Votre présence est une violation du décret de quarantaine préventive. En vertu de l’alinéa sept du paragraphe onze du décret, nous avons autorité à prendre les mesures adéquates. Merci de votre coopération.

Pan !

par Christina F.-K.
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