Les voix dans ma tête me disent d’arrêter de trembler. De tendre la main. De sourire.
La poignée de main doit être ferme sans être trop appuyée. Le contact visuel est primordial, il informe votre interlocuteur sur votre
capacité à la communication. Positionnez-vous sur la franchise.
L’homme me tend une main moite et molle en regardant ses chaussures. Il dit quelque chose que je n’entends pas à cause du bruit des
manifestants, dehors. Des vagues de vent froid glissent de l’entrée de la tour jusqu’à ma nuque. Les trois types de la sûreté de la Tour qui me regardent en fronçant les sourcils ont tous des
dreadlocks.
Cagil Uyar. 47 ans. Musulman non pratiquant. Casier judiciaire vierge. Divorcé sans enfant. Chargé de relations publiques pour le Projet,
salaire échelon 5.
Quelque chose percute mon rein gauche, une motte de terre gelée tirée par un protestataire. Les responsables du monitorage ont des yeux dans
mon dos mais ils ne m’ont pas averti. Mon confort est une donnée secondaire.
Je me dirige vers les ascenseurs en jetant un coup d’œil derrière moi. « Dieu punira à nouveau votre arrogance » sur une pancarte,
« sauvez la Terre, dites-non à la Tour ! », sur une banderole.
Les portes de la cabine s’effacent. Il n’y a pas de miroir dans l’ascenseur mais un écran vidéo. Une voix de femme fait la réclame de la Tour.
Au plafond, un dôme de vidéosurveillance nous épie, sans savoir que je suis moi-même une caméra ambulante. Deux inconnus se regardent à travers moi. Je me distingue à peine en reflet sur l’écran.
Je ne suis qu’un support.
Bienvenue dans la Yirminadin Tower. Haute d’un kilomètre, c’est le bâtiment le plus grand du monde, dédié aux aspirations humaines les
plus hautes. Deux-cent dix étages qui sont autant un havre de paix qu’un centre d’affaires international et une base de loisir. Découvrez… Découvrez…
L’écran tressaute, se barre de traces neigeuses puis devient noir. L’accélération de la cabine me pirouette l’estomac, entre les basses d’un
concert de rock et une ballade en barque une nuit d’orage. Ma grand-mère me disait que, aux vitesses où l’on voyage dans le monde moderne, l’âme n’arrive pas à suivre le corps. C’est ce qui
explique les sensations de décalages horaires. Ce n’est pas vraiment ce que je ressens, mais ça en approche.
Les ascenseurs ont une capacité de trente places. Ils se déplacent à vingt mètres par seconde. La montée jusqu’au deux-centième étage
durera quarante-sept, virgule soixante-deux secondes.
Je sais déjà tout ça.
— Pardon ?
Je dois avoir parlé tout haut, Uyar arrête de ronger ses ongles pour me dévisager en rougissant.
— Non, rien…
Suivent alors environ quarante-sept, virgule soixante-deux secondes de silence.
A travers la baie vitrée du bureau de Denovitch, j’aperçois le bout des pistes de l’aéroport et les silhouette clinquantes des casinos sur le
Strip. Les trois tours du Dante sont beaucoup moins impressionnantes vues de si haut. Dans la rue, on a l’impression qu’elles se penchent vers vous, que la manière dont elles occupent l’espace
est agressive, accusatrice. Encadrées par la fenêtre, la perspective les écrase et seul le contraste avec les bâtiments plus bas du quartier leur procure encore une impression de grandeur. On dit
souvent que, d’en haut, les gens ressemblent à des fourmis mais c’est faux, ils ne ressemblent à rien, juste à des petits points plus sombres qui clignotent sur le gris des trottoirs.
Iouri Denovitch. 56 ans. Orthodoxe. Casier
judiciaire vierge. Directeur des relations publiques du Projet. Salaire, échelon 7. Proche du Parti du Peuple. Poumon gauche artificiel suite cancer. Souriez.
Je glisse le petit doigt dans mon oreille, sans espoir aucun de tarir ce flot d’informations inutiles, de dégager le
nano-transmetteur à coups d’ongle. Au contraire, la voix du monitorage résonne dans mon tympan, m’arrachant une grimace au lieu d’un sourire. Pourvu qu’ils ne puissent pas filmer mon reflet dans
la baie vitrée. Je m’enfonce dans mon fauteuil, j’aveugle mon dos.
Les récents troubles avec les ouvriers n’ont pas été communiqués au public. La finalisation du projet nécessite de fédérer les énergies
positives de l’opinion publique, du maître d’œuvre et des institutions donneurs d’ordre.
Je sais.
Nous devons impacter ces évènements sur la budgétisation du projet. Nous devons nous assurer du retour effectif à la normale de la
situation.
Taisez-vous !
Denovitch me regarde la bouche ouverte. Quand on vous parle directement dans le tympan ce n’est pas facile de savoir si on pense quelque chose
ou si on l’exprime à voix haute. Comme je ne réagis pas, il se lève et m’entraîne derrière lui. Je le suis jusqu’à un ascenseur de chantier, lent, grinçant le long de son câble. La cabine sent le
tabac froid, le revêtement du plancher est troué. Un dôme de vidéosurveillance en parfait état nous surveille, ici aussi, pendu au plafond comme un pigeon-chat.
Le casque de chantier me gratte. Nous restons dans les premiers étages en construction. Plus haut, il n’y a qu’un squelette de poutrelles.
Avec l’absence de vitres et de certains pans de mur, je tangue contre le vent. La pluie parvient à s’infiltrer et rend les couloirs, les escaliers, les paliers glissants. Une vingtaine d’ouvriers
sont morts là-haut. Ni la vidéo officielle ni le monitorage ne tiennent à en parler mais c’est pour ça que je suis ici. Ou plutôt à cause de ça. Quand je lève les yeux, quelque chose de proche du
vertige m’attrape à la gorge, fermement.
Nous suivons des odeurs de choux chinois et de gingembre le long d’une coursive. Je remarque encore des caméras, il y’en a partout. Je
trébuche, me cogne le coude contre quelque chose qui dépasse. J’ai froid, j’ai peur, j’ai le vertige vu d’en bas et je n’ai pas envie d’être ici.
Les hommes ne lèvent pas la tête quand Denovitch me présente. Ils font mine de surveiller intensément une marmite sur un réchaud à gaz.
« Sain baina uu ». Aucune réaction. J’essaie « dzéchbureś ». Rien. « Rojbas ». Non plus. « Mirë dita, barev, zdrave, merhaba, pozdravljena, assalomu
alaykum ».
Vous nous avez certifié parler douze langues et dialectes. Au titre de votre contrat de travail et de la réglementation en
vigueur, nous pouvons révoquer sans condition votre libération anticipée, s’il s’avère que vous nous avez fournit, volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment, des
informations inexactes. Nous vous prions de…
La suite se perd dans l’explosion.
Je suis dans le bureau de la directrice. J’ai dix ans. La religieuse me regarde mais je ne peux pas distinguer ses traits. Juste ses yeux qui
zooment, font le point sur mon visage. L’assiette de céleris est posée sur le bureau, je ne veux pas la regarder. L’odeur me donne la nausée.
A travers la fenêtre, j’aperçois les cercles de l’enfer, loin en contrebas. Un lombric visqueux se glisse hors de l’assiette, vient ramper
jusqu’à ma main. Un avion s’écrase sur le Mont des algues.
Je grimpe une échelle au milieu de nuages brûlants. Ma main est couverte de bandelettes, comme celle d’une momie. Mon camarade de cellule
flotte vers le bas, pendu par le cou au bout d’un parachute.
Les voix m’ordonnent d’avancer, de grimper, de continuer. Elles me disent que j’ai une mission, une tâche à accomplir.
Mon pied gauche rate le barreau suivant, je bascule en arrière. J’ai l’impression que toutes les molécules de mon corps dégringolent. Je sens
chuter chaque parcelle de mon être. Je suis ces fractions qui hurlent en s’effondrant sur elle-mêmes, précipitées à travers un infini microscopique.
Vous n’avez pas le droit d’abandonner. Vous avez signé un contrat !
Ether, gémissements, bips.
Je dois être dans un hôpital. Ouvrir les yeux me fait mal à la nuque. J’ai soif.
— Vous êtes réveillé ?
Une voix de femme, quelque part sur la gauche. Puis je n’entends plus rien pendant quelques secondes. J’hésite entre m’en inquiéter et prier
pour que cela dure.
Je suis dans un lit médicalisé, branché sur une perfusion, chevilles et poignets attachés, grilles levées, draps remontés. Le plafond est
blanc. Les draps m’isolant des autres patients sont jaunes pâles. Mes signaux vitaux dessinent des courbes rassurantes en négatif sur un écran de contrôle.
J’essaie de dire que j’ai soif mais ma gorge est trop sèche pour parler. Bien.
La femme est petite, brune, fatiguée. Elle ne porte pas de maquillage, ses yeux sont cernés derrières ses lunettes et sa blouse est trop
serrée, soulignant son embonpoint.
Elle met une main sur mon épaule, me sourit. Ses lèvres bougent mais aucun son ne me parvient. J’essaie de savoir où j’ai mal en fermant les
yeux.
Nuque. Jambe gauche. Main droite.
…Rouge du Trois fois Sept Mars. Liens avérés avec la Micronye.
— Vous devez avoir soif.
La femme humecte mes lèvres avec une éponge humide. Ensuite seulement, elle me détache, relevant les draps pour libérer ma cheville
droite.
— Vous avez eu un sommeil très agité. Nous vous avons entravé pour votre propre sécurité.
Luxation des cervicales, fracture de la malléole externe gauche, entorse à l’index et au majeur droit. Aux termes de
l’alinéa soixante-quatre B de notre contrat sur les dommages personnels vous êtes considéré comme opérationnel. Instructions
suivront.
La panique me fait presque éclater en sanglot. Comment peuvent-ils savoir ça ? Ils m’ont greffé des caméras pendant l’opération de mon
oreille ? Ils n’ont pas le droit. Je n’ai pas signé pour ça. Puis je remarque que ce qui reste de mon costume de surveillance est plié sur une table au bout de mon lit. Pour me calmer, je
fais les exercices respiratoires que m’avait montrés cet ancien moine bouddhiste quand je travaillais sur le chantier du Živcov Building.
Vous n’êtes pas un cerveau dans un bocal. Je répète : vous n’êtes pas un cerveau dans un bocal.
— Quoi ?
— N’essayez pas de parler. Vous avez encore besoin de repos.
Combien de temps et combien de cauchemars flous ? Assez en tout cas pour perdre plusieurs kilos et me sentir épuisé. Plus de voix dans ma
tête. A un moment, j’ai eu l’impression qu’ils me passaient de la musique classique. C’était peut-être un rêve.
Je me souviens d’avoir entrevu une salle immense un jour ou on entrouvrait les rideaux. Les râles et plaintes des autres blessés me font
penser qu’ils sont nombreux. J’ai déchiffré le nom de mon médecin, le Docteur Pirsig, sur son badge et, derrière, l’emblème de la Tour. Parfois, j’entends le crépitement d’armes automatiques dans
les étages.
Je ne sais pas ce qui se passe mais je voudrais rentrer chez moi. Retourner dans ma cellule.
Notre computation des récents évènements est incomplète. Les autorités ont décidé de prononcer une quarantaine préventive.
Toutes sorties de la Tour est illégale jusqu’à nouvel ordre. Au terme de l’article quatre de votre contrat, votre mission a été requalifiée de plein droit.
La voix est différente, plus grave. J’essaie de trouver quelque chose à répondre. Un argument qu’ils puissent entendre. Mais rien ne
vient.
— Vous n’êtes pas en état d’effectuer cette ascension. Vous devriez être au lit à l’heure qu’il est.
M’habiller provoque un léger vertige. Ce n’est pas facile avec une minerve et une jambe dans le plâtre. Heureusement, je n’ai plus besoin
d’attelle, mes doigts vont beaucoup mieux, même s’ils sont encore un peu raides.
— Vous allez vous tuer. Ou vous faire tuer.
L’intensité des combats a baissé ces derniers jours, le bruit des armes au-dessus et au-dessous de l’hôpital se fait plus rare. Ils doivent
être à court de munitions. Peut-être même ont-ils perdu l’envie de se battre.
D’après Pirsig, l’explosion qui m’a mis dans cet état était un accident. Une fuite de gaz ou quelque chose comme ça. Mais les ouvriers, qui
venaient à peine de reprendre le travail, se sont mutinés. Des contremaîtres et des agents de maîtrise ont étés jetés du haut des étages en construction. Ensuite, ils se seraient barricadés et
auraient terminé la structure des étages supérieurs. Pirsig n’a pas su m’expliquer pourquoi.
— Les ascenseurs sont hors service depuis le début de la quarantaine. Comment comptez-vous monter là-haut dans cet état ?
Les ouvriers ont ensuite fait plusieurs raids dans les étages inférieurs. Ils ont dévalisé les supermarchés, ils ont attaqué un poste de
sûreté mal défendu et se sont emparés des armes. Des fusils-mitrailleurs, des gilets pare-balles – ils sont tombés sur le nécessaire pour mener une petite guerre.
La plupart des habitants ont choisi de partir à ce moment là. Les agents de sûreté de la Tour ont essayé de reprendre les niveaux supérieurs.
Les affrontements ont dévasté plusieurs étages et fait des morts des deux côtés. Les autorités ont alors mis la Tour en quarantaine. Les derniers habitants sont restés coincés avec les employés
qui avaient continué à venir travailler malgré l’absence d’ascenseur et le conflit. Certains se seraient enrôlés dans la sûreté.
Ne l’écoutez pas. Vous avez des obligations légales.
— Je suis un enregistreur.
— Quoi ?
— Je suis un simple enregistreur. Un magnétoscope. Le vague support biologique d’un système d'archivage électronique.
— Vous êtes un imbécile ! Tous ces bidules qu’ils vous ont collés ne font pas de vous une machine. Vous ne pouvez pas monter là-haut et
prétendre rester neutre. Au-dessus, il y’a la réalité qui vous attends. Et sans doute sous la forme d’une balle.
Je ne vois pas quoi répondre à ça alors je lui tourne le dos et béquille jusqu’à la porte.
Je monte cinq étages, je fais une pause. Puis je continue mon ascension. J’ai des crampes dans la cuisse, dans la nuque, des étourdissements.
Au bout de quelques heures, quelques minutes peut-être, j’ai l’impression que les doigts de ma mauvaise main me sont lentement arrachés.
Quand j’ai faim, je me glisse dans un étage abandonné, fracture les distributeurs automatiques. Je remplis ma bouteille d’eau dans les
toilettes. Je dors sous un bureau.
Je suis épuisé mais, régulièrement, la fatigue s’écoule hors de mon corps et je ne sens presque plus rien, je ne suis plus que ma volonté
d’avancer. Je vois des formes et des couleurs, j’entends des sons, des voix. Je ne parviens pas à faire la différence entre les messages du monitorage et mes hallucinations. Mais j’ai
l’impression d’acquérir une nouvelle forme de lucidité, de pureté, comme si la mer venait effacer les lignes tracées dans le sable de ma mémoire. La moindre marche, la moindre porte, le moindre
souffle d’air froid sur mon visage m’apparaissent dans leur sens absolu.
J’ai l’impression que les nuages vont se dissiper.
L’étage du supermarché est tout à fait normal. Les gens font leurs courses. Les caissières font bonjour, sourire, au revoir. Les agents de
sûreté patrouillent, fusil mitrailleur en bandoulière, et font coucou aux enfants. La seule chose un peu inhabituelle est la coiffure des agents, tous portent des dreadlocks. Certaines femmes en
tailleurs arborent le même genre de coupe et il y’a de nombreux hommes aux cheveux mi-longs, comme s’ils étaient en train de se les faire pousser.
Andrée Brunaux. 34 ans. Apollinienne non pratiquante. Casier judiciaire purgé. Célibataire. Agent de Sûreté. Grade :
commandant. Salaire, échelon 6.
— Nos instructions sont précises. Nous devons protéger la population locale des incursions
ennemies et ne pas engager d’hostilité de notre propre chef.
— J’ai entendu dire qu’il y’avait eu des raids en représailles.
— Négatif.
— Quelle est votre analyse de la situation ?
— La situation est sous contrôle.
La nuit, j’imagine des choses blanches et aveugles qui viennent ramper sur mon corps, se glisser dans ma bouche, mes narines, mes
oreilles.
— Nous devons reprendre la Tour. Là haut se trouvent les réponses mon ami.
Le monde se porterait mieux sans le général Noé. L’homme est grand et mince, presque maigre. Il porte un costume Armani, des ray-bans. Une
longue cicatrice sépare sa joue droite, de la mâchoire à la pommette. Il nettoie un fusil d’assaut hindou en souriant. Sur son bureau, quatre crânes mal dépecés me font face.
— En vérité, je vous le dis, Dieu nous met à l’épreuve. Il a bouché nos oreilles à Sa Voix pour nous éprouver. Seulement en éradiquant la
racaille qui infeste Son Royaume pourrons-nous obtenir Son Pardon. Ce grouillement de races infâmes, cette pourriture prolétaire est une insulte à Son Nom. Il m’a confié la mission de purifier Sa
Tour, de réunir Ses Enfants sous mon aile pour vaincre Ses ennemis. Ainsi, nous ouvrira-t-Il à nouveaux Ses Portes et les hommes de bonne volonté pourront sortir sur Sa Terre si tel est leur
destin, où Le rejoindre dans la Grâce au Sommet si telle est leur fortune.
Le général Noé commande plusieurs centaines d’hommes. Je ne connais pas sa véritable identité, le message du monitorage était couvert par des
parasites. Des anciens de la sûreté, des cadres supérieurs, le révèrent comme un prophète. La plupart portent des costumes chics et se rasent le crâne. Ils portent des peintures de guerre sur le
visage, barbouillées avec du maquillage, des scalps, des mains tranchées à leurs ceintures. Seul le général parle, les autres communiquent par signes.
— Vous ne devriez pas vous aventurer là haut mon ami. Ce n’est pas que je ne vous fasse pas confiance ou que je pense que vous allez leur
révéler notre plan mais ce sont de dangereux animaux, j’en ai vu certain, de mes propres yeux, pratiquer l’anthropophagie.
J’ai essayé de me tirer la nuit dernière mais la cage d’escalier est barricadée et les hommes du général montent la garde. Si je veux
continuer mon ascension, je vais devoir participer à leur offensive contre les étages supérieurs la semaine prochaine. Je suis surveillé en permanence, je ne sais pas ce qu’ils me feraient si
j’essayais simplement de redescendre.
Le général Noé a cassé ses jouets.
Des heures pour déblayer les cages d’escalier puis le quadrillage de niveaux déserts.
Ils ont été pris en tenaille, les ascenseurs de chantier fonctionnaient encore, eux.
Je ne peux pas bouger. on urine glacée, le long de ma cuisse.
Nous sommes derrière un groupe d’ouvrier, leur nuque à portée de tir.
Je ramasse un fusil mitrailleur, j’abats les hommes du général qui m’entourent.
Votre contrat est dénoncé au terme de l’article deux. Vos droits sont révoqués à compter de cet instant. Veuillez-vous
considérer en état d’arrestation et vous présenter aux autorités compétentes. Au commencement était l’acte, je répète : au commencement… Fin de la transmission.
Des centaines d’ouvriers bulgares, turcs, mongols, roumains, ouzbeks, tchétchènes, silésiens, slovènes, ibürs, de toute la Fédération, de
partout ailleurs. Ils parlent une langue mélangée, changeante, une langue vrombissante et craquante.
La nourriture va bientôt manquer, il faudra descendre dans les étages pour piller les derniers stocks des supermarchés, s’il en reste. Que les
autorités attendent que la famine et les combats nous exterminent, qu’elles décident d’intervenir, cette révolte est vouée à l’échec. Ici, comme ailleurs, on attend la fin.
Par les fenêtres ouvertes, nous regardons la ville, nous essayons d’imaginer ses lumières comme autant d’incendies.
Je dois voir ce qu’il y’a là-haut, contempler Yirminadingrad comme jamais je ne l’ai vue avant de redescendre partager leur sort.
J’ai repris des forces, j’ai enlevé ma minerve et brisé mon plâtre. Ma jambe me porte en boitillant. Je me sens calme et si je vois clair, ce
n’est pas cette lucidité délirante de l’épuisement que j’ai connu des jours, des semaines auparavant. Les voix se sont enfin tues.
Les derniers étages ne sont pas tout à fait terminés en fait. Les ascenseurs ne montent pas jusque là, les escaliers sont inachevés. Je dois
grimper les derniers mètres menant au toit. Je me glisse par une trappe. L’air frais de la nuit me caresse.
La lune est enceinte d’elle-même. Les étoiles brillent comme dans mes rêves.
Je ne peux pas voir Yirminadingrad, une mer de nuages violets et noirs clairs cerne la tour.
Puis une lumière blanche, aveuglante.
Flop, flop, flop.
Votre présence est une violation du décret de quarantaine préventive. En vertu de l’alinéa sept du paragraphe onze du
décret, nous avons autorité à prendre les mesures adéquates. Merci de votre coopération.
Pan !