Dimanche 1 mars 1970 7 01 03 1970 01:00

Le soir je le retrouve sous la douche le plus souvent, la résistance du chauffage électrique est d’un rouge aveuglant, l’eau coule froide et si faible qu’elle colle aux murs, lui dégouline de part et d’autre du crâne. Avant je l’emballais dans le peignoir en éponge, le frictionnais à l’eau de Cologne, et les surgelés fondaient dans les sacs de provision, faisaient des taches sombres de jus de viande sur la moquette de l’entrée. Maintenant je range les courses d’abord.

 

Il y a un message sur le répondeur ou trois. Lui ne décroche plus le téléphone que pour commander du matériel électronique par correspondance. Souvent c’est un psy de sa maison d’édition, qui monologue sur la bande magnétique, ils ont tous des voix de blouses blanches. Une fois c’était une sonothérapeuthe qui a siffloté sur la fin du message, petite hypnose qui m’a collé des frissons d’ongles rongés sur tableau noir.

 

Il me montre ses doigts. Des cals lui ont poussé. Quand il me touche, j’ai l’impression que ce sont des petits bâtons. Il me dit que c’est le clavier qui lui fait ça. Le clavier ne veut plus qu’il tienne le moindre stylo.

 

— Je tiens l’essentiel de mon sujet, me dit-il. Mes personnages se sont syndiqués pour me forcer à continuer. Leurs menaces se font de plus en plus précises. Je me demande s’ils n’ont pas été noyautés par des taupes politisées. Je ne voudrais pas qu’ils deviennent violents. Mais si je leur cède sans condition...

Il ne finit pas sa phrase. Il n’a pas mangé une bouchée, simplement centrifugé le contenu de son assiette à la périphérie de la faïence.

— Emmène-moi danser, je dis.

 

A onze heures il me fait valser sur le parquet noir du Nonona. Ceux qui l’ont reconnu n’osent pas approcher, nous tournons bien trop vite. Je lui dis :

— On a besoin de vacances.

Il ralentit, sa main droite se serre dans mon dos, chacun de ses doigts comme un poinçon.

— J’ai besoin d’un nouvel ordinateur.

 

A trois heures du matin il fend en deux le miroir de la salle de bain avec le tube de l’aspirateur.

 

Il s’endort dans la chambre d’ami, au-dessus de la couverture, cauchemarde dans le lavis gris qui tombe du vasistas. Je peux compter ses côtes. Il a les deux mains posées sur son visage, poignets croisés, paumes sorties. Je ne le réveille pas. Je ne pousse pas la porte de son bureau, même s’il me semble y entendre un ronflement, une respiration ténue, encombrée.

 

— C’est pour toi.

On me passe le téléphone et je vois noir, presque chaque fois. J’ai peur que ce soit lui, que ce ne soit pas lui. Il est arrivé quelque chose. C’est Osberg, madame. Il faut que vous veniez... Mais cette fois encore, ce n’est qu’un client mycrønien.

Je passe une minute à regarder tourner mon économiseur d’écran. Ne pas oublier de racheter du produit vaisselle.

 

Il a fait ses pansements n’importe comment, cisaillé la gaze avec les dents, ça laisse une petite neige de déchets au milieu du salon. Ses mains ressemblent à des marionnettes de momie.

— J’ai trouvé, j’ai trouvé.

Il me cogne un peu en me prenant dans ses bras.

— Ce sera une histoire éclatée, une histoire totale. On y verra Yirminadingrad sous tous ses angles à la fois. Il faudra...

— Qu’est-ce qui t’es arrivé ?

Il cesse de m’embrasser.

— Tu ne comprends rien, hein ?

A peine plus tard il crie un peu :

HEIN ? HEIN ?

 

Ma chérie. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.

Hypnadol 500mg, dix gouttes dans deux doigts de Canadian Club. Il a oublié qu’il ne boit pas en période de travail. Il était en train de dessiner un plan sur le mur du salon, s’arrête pour sécher son verre, reconnaissant.

Sans doute ferait-il encore plus de conneries si je n’étais pas là. Et en même temps, comment savoir ?

 

Il a dévissé l’ampoule du bureau et collé un matelas contre la fenêtre, le peu de lumière du couloir ne suffit pas à tout discerner. Par contre.

Je prends un sac poubelle à la cuisine, je tremble un peu quand je l’arrache, hésite, emmène tout le rouleau. Je m’emballe les bras avec. Ne rien toucher.

Il crie au salon mais crie dans son sommeil. Seigneur, seigneur, seigneur, seigneur, seigneur. Ou alors c’est dans ma tête.

J’arrache les câbles qui relient l’unité centrale aux périphériques, au secteur, j’emballe la tour. Puis le moniteur, même chose. Je ne veux pas regarder. J’anticipe le haut-le-cœur.

Même à travers deux épaisseurs de plastique indéchirable, le clavier est poisseux, glissant. Il pue le coagulé.

 

A minuit je me fais vomir, très peu, très acide, et je pense aux caries de mon adolescence.

A minuit quinze j’appelle le portier.

Il rechigne mais m’aide à le porter jusqu’à son lit, lourd, inerte. Le poids du génie, sans doute. Je lui montre les sacs entassés près de la porte

— Profites-en pour descendre ça aux poubelles, tu veux.

Il a senti et hésite sans comprendre. Comme on dit des chiens qu’ils sentaient la peur.

— Allez.

 

Quand je pars au boulot, je lui laisse un mot et un cahier neuf pour écrire son livre.

Quand je reviens, il est sous la douche, il y a trois messages sur le répondeur ou six. Il n’a même pas caché les cartons. C’est un portable, cette fois. Il pourra travailler n’importe où.

Je range les surgelés, coupe l’eau, prends une grande serviette pour le sécher. Les pansements sont tout mâchouillés, celui du majeur droit presque arraché, je devine les marques, je crois apercevoir l’os.

— Je suis sur le point de trouver. Mes personnages m’aident beaucoup. C’est l’ordinateur qui...

 

Dans son regard je vois

un pigeon-chat tétanisé par le feu de pleins phares

un enfant en uniforme sur un lit superposé

dans un dortoir désert

une ville interminable que balaient des vents contraires

et quelque chose d’important

qui s’effondre en silence

sur une scène de théâtre

Alors je dis :

— Viens manger quelque chose.

Et j’ajoute :

— Emmène-moi danser.

 

Par Christina F.-K.
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