Dimanche 1 février 1970 7 01 02 1970 01:00

… Il faisait très chaud, trop chaud, et noir, trop noir. Il y avait une voix qui me parlait et comme c’était la mienne, je me devais d’y prêter d’attention, ou au moins faire comme si.

— Un cauchemar éclaire mon visage.

C’est de l’espagnol, de l’allemand ou peut-être du micrønien.

— Le mykrønien, ça n’existe pas.

Je n’ai jamais été doué pour les langues étrangères et comme je ne pouvais espérer rester dans le noir une éternité entière, je dus finir par ouvrir les yeux. C’était pire. Il y avait de la lumière, une sorte de lumière, mais tout restait obscur, d’une obscurité inquiétante parce qu’elle ne venait pas de moi, mais plutôt de ce qu’il faut se résoudre à appeler la réalité, ou ce qui tient lieu de.

Dehors il faisait nuit, et la nuit se glissait dans la chambre d’hôtel, et les murs ruisselaient comme ma peau, couverte de sueur, ruisselait.

J’extirpai la lampe-torche de mon lourd manteau et éclairai la cage. Je dis la cage mais c’est surtout d’une moustiquaire qu’il s’agit. Le papillon de nuit avait doublé de volume pendant la journée, repu de mes cauchemars. Je n’avais plus qu’à l’amener au Comité, avant de me rendre à la Morgue Insurrectionnelle.

Je n’avais plus qu’à.

Je restai assis sur le lit à essayer de reprendre mes esprits.  À suer lentement dans l’air brûlant. À essayer de mettre en mouvement mon corps, ou ce qui en tenait lieu. Comme ça ne semblait pas marcher, je remontai la parka jusqu’en haut et rabattis la capuche sur ma tête. Bien sûr, j’aurais pu l’enlever pour avoir moins chaud, mais je n’en avais pas vraiment le courage. Il m’avait semblé qu’il était plus facile de faire comme ça.

Au bout d’un moment la lampe s’éteignit, les batteries à plats, les piles mortes. On avait l’impression que quelque chose d’horrible allait se produire. Ou pas. Alors j’attendis.

— Bon, ça n’avance plus là.

C’était moi qui avais dit ça mais j’étais quand même un peu inquiet.  Ça aurait tout à fait pu être la voix d’un fonctionnaire de la police politique. Bien sûr, la police politique avait été démantelée lors de la seconde insurrection et il n’y avait personne d’autre que moi dans la pièce, ça se voyait, même s’il faisait noir dans la chambre, parce que mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité au bout d’un certain temps. Mais qu’est-ce que ça prouvait ? Qu’est-ce qui me prouvait que je ne travaillais pas moi-même pour la milice, que je n’étais pas là pour m’espionner ? Et s’il faisait des rapports sur mes convictions révolutionnaires ? Qu’est-ce que ça donnerait ? Je ne laisserais jamais rien échapper. Et je n’avais rien à me reprocher, j’en étais presque certain. Mais s’il m’interrogeait et que mes réponses ne fussent pas assez précises, justement ? Tout ça était un peu flou pour moi.

Est-ce que moi, Aitko Bakhor, je pourrais être un flic ? Non c’était impossible. J’avais relativement confiance en moi. Quand je pensais à moi, je me forgeais l’image d’un révolutionnaire courageux, intransigeant et intolérant.

Mais si je n’étais pas Bakhor ? Si j’étais Vladimir Watson, ou Adriano Ramine, ou Bob Turk ?

Je griffai l’air de mes mains moites, pour me défendre contre un ennemi imaginaire.  Puis, je geins.

Les ténèbres ne répondaient rien. Je trouvais ça un peu malhonnête de leur part. Mais comme il n’y avait rien d’autre à faire.

Le papillon de nuit battait des ailes contre le voile qui recouvrait la cage. Puis il s’arrêta et me regarda, profitant qu’il était encore non mort, non disséqué par les techniciens du Comité pour récupérer mes cauchemars, pour me faire des reproches de son regard d’insecte. Mais comme il ne disait rien, je finis par me désintéresser de son cas pour me concentrer sur ma jambe gauche, qui me grattait. La sueur dégoulinait jusque dans mes chaussettes et mon pantalon de treillis était collé à mon mollet. J’hésitai un instant entre remonter mon pantalon pour me gratter ou bien le faire à travers le tissu mais, finalement, je renonçai.

Il y eut un coup à la porte, ou peut-être était-ce simplement mon cœur qui battait trop fort, et comme je ne me sentais pas assez fort pour me lever, j’évitais de me poser la question comme si la réponse me concernait personnellement. J’essayais surtout de faire en sorte que ce coup à la porte ou ces battements cardiaques, comme on voudra, n’aient aucun rapport avec mes cauchemars. Que les coups soit dans un strict non-rapport avec le sommeil et la mort, comme s’il était possible de décider à l’intérieur de mon cerveau, enfin, ce qui me sert de cerveau, de l’innocuité de la réalité, comme si je pouvais supposer qu’au dehors il n’y avait rien et que, s’il y avait malgré tout quelque chose, si quelque chose était quand même et attendait dehors, si quelque chose était responsable de ce bruit et qu’il ne fut pas possible de le nier absolument, alors cette chose n’était pas menaçante ou même que, peut-être, la menace ne m’était pas adressée intimement.

Mais, comme il n’y a rien d’autre à faire, je me lève et me dirige dans la chambre, traverse en frissonnant les masses d’obscurité qui se tapissent entre les meubles. La main sur la poignée de la porte, j’hésite quelques secondes, puis la tourne. La sueur coule dans mes yeux et je suis, je crois, non apaisé. Mais comme la porte est fermée à clef de l’intérieur, rien ne s’ouvre et ça me rassure, et je retourne m’asseoir sur le lit, épuisé par l’effort.

— Il faudra bien que tu sortes à un moment. Tu ne vas pas pouvoir te cacher éternellement derrière cette porte.

Et pourquoi pas ? Peut-être que je pourrais. Peut-être que je n’aurais pas à… Je gémis. Puis, satisfait d’avoir pu exprimer ce que je ressentais au plus profond, je recommence à attendre dans les ténèbres non accueillantes qui ne disent rien.

Après, il ne se passait plus rien non plus…

 

Par Christina F.-K.
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